Les données climatologiques craignent la chaleur

Le Groupement dauphinois des avocats honoraires proposait le 26 mars dernier une conférence sur le programme Ice memory. Un projet coordonné à Grenoble qui vise à la conservation de la mémoire du climat, information que détiennent les glaciers. Aujourd’hui, mais plus pour longtemps.

Les neiges du Kilimandjaro… « Si vous voulez les voir, il faut se dépêcher, avertit Patrick Ginot, elles auront disparu dans vingt ans ». La mer de glace, à Chamonix? Dans 60 ans, elle sera à sec.

Ces constats ont été présentés le 26 mars dernier, à la maison de l’avocat. Une conférence sur le programme Ice memory y était donnée par Gaël Durand, chercheur au CNRS, directeur adjoint de l’Institut des géosciences de l’environnement de l’université Grenoble Alpes, Patrick Ginot, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement et à l’IGE, coordinateur du programme Ice memory et Anne-Catherine Ohlmann, directrice de la Fondation université Grenoble-Alpes.

Marie-Jeanne Pascal-Montoya, présidente du Groupement dauphinois des avocats honoraires.

Joseph Fourier

Soirée instructive d’où il ressort, une fois de plus, que le réchauffement climatique est en marche et qu’il est le résultat des activités humaines – Joseph Fourier, mathématicien et physicien à Grenoble, a été l’un des premiers à envisager l’impact des gaz à effet de serre sur le climat, c’était en 1824 . Gaël Durand, après avoir explicité les techniques qui permettent de reconstituer les variations du climat terrestre a cours des 800 000 dernières années, en donnait un aperçu saisissant : lors des dernières glaciations, la température moyenne était inférieure de 5 degrés à celle d’avant l’ère industrielle. Il aura fallu cinq mille ans pour passer de -5 à 0 degré. Si la tendance actuelle se poursuit, le climat sera plus chaud de 4,5 degré à la fin du siècle. Ces cinq degrés auront été « gagnés », si l’on peut dire, en deux siècles. De quoi mieux comprendre l’ampleur des bouleversements écologiques en sociaux actuellement en cours.

La maison de l’avocat avait fait le plein.

800 000 ans d’histoire climatique

Parmi ces changements majeurs, la fonte des glaces. Et la disparition des glaciers en zone tempérée, dont les glaciers alpins. Or les glaces, ce sont 60% de l’information scientifique disponible sur le climat, indiquait Gaël Durand. Car les caractéristiques de l’atome d’oxygène qui compose la molécule d’eau est un indicateur de la température en vigueur lors de sa précipitation. Plus encore, les glaces enferment des bulles d’air qui témoigne de la composition de l’atmosphère à un moment donné. Les techniques de forage permettent d’effectuer des carottages profonds : les scientifiques ont ainsi établi 800 000 ans d’histoire climatique à partir d’archives glaciaires extraites en Antarctique.

Un congélateur naturel

Mais si l’on peut accéder en Antarctique à une information sur le climat planétaire, ce sont bien les glaciers alpins qui peuvent donner des indications précises sur l’atmosphère européenne et son évolution. Tout comme les Andes renseignent sur l’histoire climatique de l’Amérique latine. Or, à l’image des neiges du Kilimandjaro, cette information disparaît sous nos yeux.

Gaël Durand, chercheur au CNRS, directeur adjoint de l’Institut des géosciences de l’environnement de l’université Grenoble Alpes.

« Il est essentiel que nous mettions cette information à l’abri pour les générations futures », expliquait Patrick Ginot. C’est le sens du projet Ice memory, initié par des glaciologues français et italiens, et aujourd’hui devenu un programme de l’Unesco. « Nous développons une coopération entre scientifique du monde entier pour constituer une bibliothèque des glaces de la planète qui sera installée dans la base Concordia, au cœur de l’Antarctique ». Un congélateur naturel. L’objectif est de « laisser à la disposition des chercheurs du futur une carothèque dans laquelle ils trouveront une information qu’ils pourront exploiter avec les techniques qu’ils auront acquises et que nous ne connaissons pas aujourd’hui », précisait Patrick Ginot. Sans Ice memory, ces données seraient irrémédiablement perdues pour l’humanité.

Patrick Ginot, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement et à l’IGE, coordinateur du programme Ice memory.

Opération en cours

Le programme est déjà entré dans sa phase active, une série de carottages effectués dans les glaciers qui auront disparu d’ici quelques décennies. Des archives glaciaires ont déjà été constituées dans le massif du mont Blanc, dans le Caucase, en Bolivie, par des scientifiques, des techniciens et des guides qui travaillent avec les difficultés liées à l’altitude, à la masse des matériels à transporter, à la durée des séjours en haute montagne nécessaires à ces missions.

Ces carottes glaciaires sont transportées – parfois de nuit, pour éviter leur dégradation,  à dos d’hommes dans la première partie du voyage – dans des caissons réfrigérés jusqu’à Grenoble avant de prendre place à bord de convois qui rejoindront la base antarctique où le trésor restera à la disposition de la communauté scientifique internationale des siècles à venir.

Une fondation pour boucler le financement

Tout cela coûte un peu d’argent : 20 millions d’euros. Ce qui ne paraît pas excessif eu égard à l’enjeu : l’élargissement de quelques kilomètres d’autoroute, c’est beaucoup dix fois plus cher. Ces vingt millions d’euros seront financés pour moitié par les organismes de recherche associés au programme. Les dix millions restant seront issus du mécénat. La Fondation université Grenoble Alpes s’est chargée de la coordination de la recherche de financements privés.

Anne-Catherine Ohlmann, directrice de la Fondation université Grenoble-Alpes.

Anne-Catherine Ohlmann, directrice de la fondation, décrivait les actions entreprises à ce titre. Un film de Sarah Del Ben, Ice memory, projeté au cours de cette soirée à la maison de l’avocat, assure une très belle promotion de cette campagne. 1,5 millions d’euros ont déjà été collectés. Somme augmentée par la contribution du Groupement dauphinois des avocats honoraires, puisque sa présidente,  Marie-Jeanne Pascal-Montoya, a remis un chèque à la directrice de la fondation, à l’issue de la soirée.

Une dernière information, livrée au cours de la conférence. L’étude des glaces a montré que la pollution atmosphérique liée au plomb, montée en flèche à la fin du XXe siècle, a considérablement diminué depuis l’interdiction de ce métal lourds dans les combustibles. Agir pour la qualité de l’air et du climat, c’est donc possible. Une bonne nouvelle pour une soirée où elles n’étaient pas légion.

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En savoir plus

Un glacier situé non loin de la capitale bolivienne, La Paz. Il n’existe plus aujourd’hui. La fonte des glaces représente un quart de l’approvisionnement en eau potable de la ville.

Plusieurs entreprises, dont Petzl, soutiennent le projet.