Le barreau riche du trésor d’un millier de dessins de presse

Yolande Rinchet, dessinatrice de presse, a fait don d’un millier de croquis d’assises au barreau des avocats de Grenoble. Un fonds remarquable qui fera l’objet d’une exposition au Musée de l’ancien évêché à l’horizon 2021. Pour l’heure, les avocats honoraires du barreau travaillent à la conservation et au classement des documents. Une œuvre qui dessine une histoire du barreau, de la justice et de la presse régionale.

M. Bataille, huissier de justice, croqué par Yolande Rinchet en 1972.

Il y avait de l’émotion dans les sourires, ce 13 mars. Tout le monde avait le sentiment de se trouver face à un trésor, un monument, une tranche d’histoire… Qu’on en juge : un bon millier de croquis publiés dans la presse régionale, trente-sept ans de procès d’assises, des affaires qui ont défrayé la chronique comme des croquis saisissants d’hommes et de femmes qui ont fait la justice à Grenoble, dans la région…

Sur les bancs de l’école… jusqu’à ceux des prétoires

Yolande Rinchet.

Ce fonds que chacun regarde avec respect, on le doit à Yolande Rinchet… « je n’aurais jamais imaginé un tel destin pour ce travail », dit-elle, un peu surprise de l’intérêt que suscite son travail. Une œuvre qui puise ses sources jusque dans l’enfance. « Je dessinais mes camarades de classe » ; cette passion – cette vocation? – ne l’a jamais quittée. Elle commence par des dessins de mode, des illustrations des us et coutumes du Dauphiné, des contes de Noël. « Mais ce qui m’a toujours attirée, ce sont les personnages, approcher en quelques coups de crayons la vérité de quelqu’un ».

Yolande Rinchet signe la convention de donation.

C’était un jour de la fin des années 60. Elle prend son courage à deux mains et va montrer au rédacteur en chef du Dauphiné libéré des dessins qu’elle avait croqués en se glissant dans le public des salles d’audiences. Depuis, elle n’a plus quitté les prétoires, installée au banc de la presse pour donner une humanité au travail du journaliste qu’elle accompagnait. Des milliers de traits qui constituent aujourd’hui un fonds inédit dont elle a fait don au barreau de Grenoble. Ces croquis dessinent une époque : lorsqu’elle a pris sa retraite en 2007, elle n’a pas été remplacée. Les instantanés au crayon 2B – « le HB est beaucoup trop sec » – pris sur le vif appartiennent à une période de la presse aujourd’hui révolue.

La signature du bâtonnier Roguet.

« C’est une formidable idée », soulignait le bâtonnier David Roguet, au moment de la signature de la convention de donation, donation que l’on doit à la suggestion de maître Albert Muller. Ce fonds est désormais propriété de l’ordre des avocats de Grenoble et il sera géré par le Groupement dauphinois des avocats honoraires (GDAH). Il fera l’objet d’une exposition au Musée de l’ancien évêché et sans doute de la publication d’un ouvrage, à l’horizon 2021.

Les impératifs de la presse

Car il reste du travail, pour valoriser cette œuvre. Ce sont les avocats honoraires, eux qui ont cessé leur activité, qui vont s’en charger. Il s’agit de répertorier chaque dessin, d’identifier ceux qu’ils représentent, avocats, magistrats, prévenus, témoins…, le lieu où ils ont été croqués, l’affaire à laquelle ils se rapportent. Titanesque. Yolande Rinchet est une artiste très organisée. Elle notait sur chaque dessin l’ensemble de ces éléments. Mais la presse quotidienne a ses impératifs : il faut aller vite. Et les dessins étaient recadrés… au ciseau pour se plier aux exigences de la mise en page. Ce qui donne des documents qui portent les marques de leur tumultueux passage à l’atelier, avec des indications de format, de numéros d’édition, des cotations… au détriment parfois d’informations qui seraient fort utiles aujourd’hui.

Marie-Jeanne Pascal-Montoya, présidente du Groupement dauphinois des avocats honoraires.

Un enfant de choeur

C’est là qu’interviennent les avocats honoraires, qui souvent reconnaissent les protagonistes du coup de crayon. « Nous nous retardons parfois à évoquer des souvenirs, à nous remémorer une affaire », sourit Maire-Jeanne Pascal Montoya, présidente du GDAH. Tel confrère dont les cheveux ont aujourd’hui un peu blanchi, tel magistrat qui a fait son chemin, celui-ci qui « ressemblait à un enfant de choeur »… Les avocats honoraires sont huit à travailler dans le sous-sol de la Maison de l’avocat, par binômes, un minimum de deux heures par semaine. Ils espèrent avoir achever leur tâche pour la fin de l’année.

Isabelle Lazier et Mylène Neyret, du Musée de l’ancien évêché, sont venues prodiguer leurs conseils professionnels.

Dans ce travail de recollement, ils ont pris le conseil de professionnels : Isabelle Lazier, conservatrice en chef du patrimoine et responsable du Musée de l’ancien évêché de Grenoble, et Mylène Neyret, responsable des expositions du musée, sont venues ce 13 mars découvrir le fonds et préciser les techniques de recollement et de conservation à utiliser. Indiquer aussi que ce travail ne constitue qu’une première étape : il faudra ensuite rédiger des notices pour préparer une exposition qui devra permettre au public de remettre en perspective les croquis qui lui seront présentés.

Maire-Jeanne Pascal-Montoya, Mylène Neyret et Isabelle Lazier.

Ce qui prendra du temps mais n’en constitue pas moins une aventure passionnante. Car il faut entendre Yolande Rinchet raconter les conditions dans lesquelles elle était amenée à travailler, les scènes dont elle a été le témoin au fil de ses tente-sept années de procès d’assises. Ce moment, par exemple, où à moins de deux mètres de distance, elle a entendu un meurtrier avouer son crime, à l’issue « de la plaidoirie extraordinaire » de maître Jouanneau, avocat de la famille d’une des victimes. C’était l’affaire Matencio, celle des prétendues « Brigades rouges groupe 666 ». Le procès en assises s’ouvrit le 23 octobre 1981 et se conclut par les aveux du prévenu, cinq ans après les faits. Yolande Rinchet évoque encore le procès de la secte du Temple solaire, le père d’une victime lançant une chaise sur un prévenu, la montre d’un président de cour qui sonnait La Marseillaise…

Ils ne sont pas là pour poser

Avec un regard acéré sur son parcours. « Un bon croquis, ce n’est pas un portrait  – dans une cour d’assises, on n’est pas là pour poser –, analyse-t-elle, un bon croquis, c’est la spontanéité, un jaillissement énergique en moins d’un quart d’heure qui saisit une ambiance, les personnages, les rapports qu’ils entretiennent ». Et il y faut du talent, pour le moins.

Toutes choses qu’il faudra rendre palpable au public… « Très enthousiasmant, se ravit Marie-Jeanne Pascal-Montoya,  beaucoup de plaisir et tout le monde me dit lorsque j’en parle à Grenoble, Chambéry, Lyon ou ailleurs on veut voir!« . Il faudra pour cela s’armer d’un peu de patience mais oui, sans aucun doute, on veut voir !

Maître Jouanneau.

 

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