Échanges très directs entre le bâtonnier et la ministre

La rentrée solennelle du barreau des avocats de Grenoble a eu lieu le 28 juin. Un événement qui a lieu tous les deux ans et dont la raison d’être est la réception des jeunes avocats qui entrent dans la profession. Il coïncide avec le changement de bâtonnier qui a également lieu tous les deux ans : maître Evelyne Tauleigne, élue le 24 juin, succédera à David Roguet le 1er janvier. Cette rentrée solennelle 2919 aura été marquée par la présence de madame Nicole Belloubet, ministre de la Justice.

 

Directissime. Ce n’était sans doute pas prévu ainsi ; ce fut pourtant la marque de la soirée, ce 28 juin dernier.

Madame Catherine Destivelle.

Directissime, bien sûr, avec madame Catherine Destivelle, l’une des meilleures grimpeuses au monde. Parmi ses récits, celui de l’ouverture d’une voie dans la face Ouest des Drus. De micro-fissure en micro-fissure, onze jours d’escalade…

Direct lui aussi, le dialogue engagé entre la ministre de la Justice, madame Nicole Belloubet, et le bâtonnier de l’ordre, David Roguet. Dialogue noué à l’occasion d’un déplacement ce 28 juin de la Garde des sceaux, à la prison de Varces notamment, dont madame Nicole Belloubet a complété le programme par une escale à la rentrée solennelle du barreau.

La Garde des sceaux, madame Nicole Belloubet, a été accueillie par le bâtonnier David Roguet à son arrivée dans le palais de justice de Grenoble.

« Avez-vous été frappée par les conditions de vie des détenus ? », interrogeait ainsi le bâtonnier. « Le plus terrible des hommes reste un homme et doit être traité comme tel. «   Interpellation à laquelle madame Nicole Belloubet réagissait en souhaitant une « évolution de la politique d’application des peines » qui réduirait le recours à incarcération tout en soulignant l’augmentation des crédits alloués à la rénovation de la prison.

L’inhumanité de l’établissement surpeuplé de Varces n’était pas l’unique motif de préoccupation pour le bâtonnier. La réforme de la justice, que les avocats avaient massivement rejetée, doit désormais être mise en œuvre : le bâtonnier David Roguet indiquait la vigilance des avocats quant aux conditions de la fusion des tribunaux d’instance et de grande instance ainsi qu’à la spécialisation des juridictions : le maintien de tous les sites judiciaires annoncé par le ministère ne doit pas s’accompagner de créations de coquilles vidées de leur activité. Une justice de proximité, c’est autre chose qu’un bâtiment proche.

Maître David Roguet, bâtonnier de l’ordre des avocats de Grenoble.

Énoncé sans détour, là encore, qui permettait à madame Nicole Belloubet de noter la franchise de l’exposé des désaccords. Et de relever à l’attention de son auditoire que les « avocats sont les meilleurs connaisseurs des territoires », et qu’il n’est « pas de société organisée sans justice proche ».

La ministre de la Justice évoquait encore un sujet « qui me tracasse beaucoup », celui des rapports, parfois difficiles, entre magistrats et avocats : un protocole a été signé au niveau national – entre le Conseil national des barreaux et la conférence de chefs de cour notamment –  pour tenter d’améliorer une situation qui n’est pas spécifique à Grenoble – ressort dans lequel les observateurs notent plutôt une amélioration.

Madame Nicole Belloubet, ministre de la Justice.

La clarté de l’énoncé était encore au rendez-vous de l’allocation prononcée par le bâtonnier qui avait ouvert cette rentrée solennelle en rappelant qu’il s’agit d’abord d’une cérémonie d’accueil des nouveaux avocats avant que d’être celle d’un bâtonnat qui s’achève. Allocution consacrée à la défense des libertés dans le monde à laquelle les avocats paient un lourd tribut, à l’avenir de la profession d’avocat et de sa responsabilité

David Roguet évoquait l’avocate iranienne, madame Nasrin Sotoudeh, notamment défenseuse de jeunes filles qui revendiquent la possibilité de  ne pas porter le voile, condamnée à trente-trois ans de prison et 148 coups de fouet. Les « figures de Trump, Bolsonaro, Salvini ou Orban, qui sont les grimaces d’un même visage », celui d’une « démocratie caricaturée ».  Face au populisme, « les robes noires sont des digues, qu’elles soient portées par des avocats ou des magistrats ».

Maître Charlotte de Neef, prix d’éloquence Abécassis 2019.

Raison de plus, s’il en fallait, pour que la justice demeure humaine. En Estonie, pour les délits mineurs, les décisions sont prises par un robot, une machine d’intelligence artificielle. Aux Etats-Unis, c’est aussi une machine qui prédit un taux de récidive, chiffre que le tribunaux peuvent  utiliser pour établir leurs jugement. « Les populations afro-américaines récoltent un taux de récidive probable deux fois supérieur à la réalité », constatait David Roguet. L’intelligence artificielle apprend le racisme pour le renforcer à son tour. Tandis que « l’entreprise privée qui a créé ce système utilisé par des tribunaux américains refuse de communiquer la composition de son algorithme ». Impossible de connaître, et donc éventuellement de critiquer, ce qui fonde l’appréciation de la machine sur un être humain.

De quoi inviter la profession d’avocat à se réinventer en s’appuyant sur deux notions fondamentales : liberté et responsabilité.

Maître Charlotte de Neef, prix Abécassis 2019, avait précédé l’allocution du bâtonnier. Toujours dans le registre du propos sans détour qui caractérisa la soirée. Direct, humoristique, sans concessions… Maître Charlotte de Neef prononça la plaidoirie grâce à laquelle elle avait emporté le prix, le 11 juin dernier. Elle fit pour la circonstance devant la ministre en lui rappelant le chiffre de la part du budget de l’Etat consacré à la justice, par exemple. Non sans noter de façon un peu grinçante que la justice moyen-âgeuse avait l’avantage d’être peu onéreuse.

La partie officielle de la rentrée solennelle du barreau de Grenoble était ainsi achevée et elle s’est poursuivie sur les terrasses de la préfecture où les avocats grenoblois se sont retrouvés pour des échanges plus décontractés.